Aissa_Kadri

Le 02 février 2014

«On ne ment jamais autant qu’avant les élections, pendant la guerre et après la chasse.»
Georges Clémenceau

Encore une fois aves ses amis du cercle Nedjma, Aïssa Kadri, sociologue, en appelle à une refondation de la République algérienne, en stigmatisant «la déliquescence des institutions politiques et administratives qui a atteint des niveaux qui menacent gravement la cohésion sociale et nationale et la sécurité des populations dans un environnement régional et international problématique. Procédant à une véritable occupation de l’Etat, les gouvernants ont anémié le débat politique et anesthésié le sens critique. Les luttes des factions pour l’accaparement du pouvoir et des bénéfices tendent à devenir la préoccupation majeure de l’opinion et des observateurs politiques.», lit-on dans la énième mise en garde du groupe formé par Kadri, Madjid Benchikh, Ahmed Dahmani et Mohamed Harbi.

Ce groupe n’est pas à sa première alerte, loin s’en faut. Aux débats d’El Watan auxquels il participe activement et régulièrement, Aïssa Kadri, apprécié  pour ses analyses pertinentes ne manque jamais d’aller au fond des choses en mettant en avant les causes ayant produit des situations  et des effets bien compliqués : «C’est son rôle de sociologue et surtout imprégné des pulsations de la société algérienne, qui l’autorisent à émettre des jugements très pointus», concède un de ses anciens collègues.

Sociologue de formation, Aïssa Kadri est établi à Paris depuis des années. Nous avons voulu en savoir plus sur lui à travers un parcours dense. Il s’est bien raconté dans une petite biographie. Il est né en 1944 à Sidi Aïssa qui est une oasis à la porte du désert, connue pour son souk hebdomadaire et ses élevages de moutons et de chèvres. «Mes parents m’ont donné le prénom d’Aïssa, qui signifie Jésus, en hommage au marabout de la ville. Mon père était ce qu’on appelait un sujet français ou français musulman». Fonctionnaire colonial en tant qu’interprète judiciaire durant plus de trente ans, il a démarré sa carrière à Sidi Aïssa puis, après de nombreux postes, il a terminé comme attaché d’administration à la sous-préfecture de Blida en 1962. Dans l’Algérie indépendante, il est devenu magistrat. Il était fils de khammès (métayer), d’une famille pauvre de Bou Saâda appelée «la cité du bonheur».

Cette très belle oasis a été célébrée par de grands orientalistes comme Etienne Dinet, Isabelle Eberhardt et Eugène Delacroix. «Mon père est allé à l’école publique Lucien Chalon, puis au cours complémentaire. Il a ensuite préparé à la médersa d’Alger un examen d’entrée de jurisprudence musulmane pour sa future fonction de médiateur entre les autorités coloniales et les Indigènes.»

Un père attentionné

«Puis il s’est marié avec une voisine du quartier, ma mère, âgée de dix-sept ans. Je suis le fils aîné de leurs neuf enfants. Je suis allé à l’école primaire à Dolfusville (Amora aujourd’hui), un petit village où mon père avait été muté au tout début des années 50. J’avais six ans. De retour à Bou Saâda, j’ai fréquenté la même école primaire que mon père. Lucien Chalon était une école publique de garçons ouverte à tous, aussi bien aux enfants de fonctionnaires, de militaires, qu’aux enfants d’Indigènes et à ceux de la communauté juive millénaire de la ville  Mon père était très ambitieux pour moi. Cela lui tenait à cœur que je réussisse, il a tenu pour cela à ce que sois bilingue,1ui-rmême était aussi bon en arabe qu’en français. J’ai également fréquenté l’école coranique près d’une vieille mosquée datant du IXe siècle.

Le lycée de garçons Duveyrier que j’ai fréquenté de 1956 à 1960 se trouvait à la périphérie de Blida, au pied de la montagne, à côté de la grande caserne Bizot. Ce vieux lycée qui portait le nom d’un géographe-explorateur avec un internat et une demi-pension, était un établissement colonial-type ressemblant aux lycées parisiens du XIXe arrondissement. J’avais passé une frontière, j’étais dans un autre monde. Même l’apparence physique, la façon dont les gens étaient habillés étaient différentes. Dans le Sud, nous portions des gandouras. Moi, j’étais toujours pieds nus et la tête rasée avec une espèce de queue de cheval. De passer du village à la ville moderne, je me suis senti de trop et comme dénudé. Même avec les pantalons que m’avait achetés mon père, je me sentais mal fagoté. J’étais le petit ‘‘guebli’’, le sudiste qui débarquait dans la grande ville. J’étais le petit paysan qui arrivait dans un lycée qui n’était pas fait pour lui. Comme par effraction, la tête baissée. C’était d’autant plus douloureux pour moi que la qualité des écoles d’où j’étais issu avait été mise en doute.»

Un monde hostile

«Ce monde m’était d’autant plus hostile qu’il était un univers d’Européens, du proviseur toujours invisible, considéré comme Dieu le père, aux surveillants généraux toujours costumés et cravatés. J’avais l’impression d’être en pays étranger.» Puis Aïssa de poursuivre en plantant le décor de la situation politique qui prévalait à l’époque : «Ma prise de conscience politique s’est forgée durant ces années lycéennes. Avant, deux ou trois circonstances m’avaient mis la puce à l’oreille. L’excitation de fête ressentie dans ma famille le 1er novembre 1954 et l’écho du détournement de l’avion de Ben Bella en 1956.

Le lycée de Blida a été important aussi pour le mouvement indépendantiste. Presque tous les fondateurs du FLN y ont été élèves : Abane Ramdane, Saâd Dahlab — négociateur à Evian —, M’hammed Yazid, ministre du GPRA. Mon père était resté en bonnes relations avec l’ancien sous-préfet de Blida, Jacques Roy. Gaulliste de gauche, cet ancien résistant avait été mis en prison et chassé par les généraux putschistes. Il a proposé de me recevoir à Auch où il avait été nommé préfet du Gers. C’est ainsi que je me suis retrouvé interne au lycée Pardailhan pour ma première et ma terminale. J’y ai obtenu la première et la deuxième partie de mon bac philo.

Les profs et les élèves métropolitains m’ont très bien accueilli. Je sentais une sympathie que je n’avais pas perçue à Blida. Ils m’invitaient régulièrement chez eux en me préparant spécialement des plats sans porc comme le faisait la cantine. Je passais mes fins de semaine et mes vacances chez mes correspondants. Monsieur Roy et sa femme Gisèle ont été mes deuxièmes parents. J’étais le seul Algérien dans ce lycée. C’était la fin de la guerre. De nombreux pieds-noirs arrivaient, en ayant gros sur le cœur parce qu’ils avaient tout abandonné. Nombre de ces élèves appartenaient à l’OAS et étaient très violents. J’étais perçu de manière ambivalente, soit comme nationaliste, soit comme harki, toujours comme Arabe.»

Ses travaux de recherche et son œil critique de sociologue émérite l’amenèrent souvent à tordre le cou à l’unanimisme ambiant. Pour M. Kadri, «l’appel d’air que permet la rente conjoncturellement ne saurait durer dans une situation de reflux économique et de recession mondiale face à des contestations qui se nourrissent les unes des autres et se renforcent par le spectacle des passe-droits et de la corruption répandue.» Face à cet état de fait, les intelligensias n’assurent pas leur rôle selon le sociologue.

La démission des intellos

Pourquoi ? «Parce que les intellectuels algériens, divisés, n’ont pu s’autonomiser dans leur rapport à l’Etat et aux pouvoirs, la période coloniale a structuré durablement ces rapports, où les intelligensias et les intellectuels ont été de manière générale cooptés et instrumentalisés dans le process de domination.» Le mouvement associatif selon Kadri a été piétiné et la nouvelle loi inhérente à ce volet «augure d’un enfermement qui se transformerait en une forme violente car tous les indicateurs le démontrent : émeutes récurrentes, absence d’alternative, opposition politique fragmentée et pouvoir séparé de la société.» La place de l’Algérie dans la contestation de la rue  arabe est perçue différemment. «Pour certains observateurs, indique M. Kadri, l’argument de l’effet des violences et du conflit qui ont marqué la décennie 1990 n’ont pas été sans marquer et traumatiser les esprits par leur cruauté. Pour d’autres, l’aisance financière du pays, concomitante de l’augmentation du prix du baril, a permis d’acheter la paix sociale par une politique d’augmentation salariale et de corruption de larges pans de la société.»

Un de ses anciens élèves à la fac d’Alger, Beghora Yazid, témoigne : «C’était notre professeur mais aussi notre ami dès lors qu’il n’y avait pas de barrière entre nous. Il enseignait au département de sociologie à la Fac centrale mais il lui arrivait de prodiguer des cours de socio chez nos amis de psychologie. A ce titre, j’ai en mémoire cette anecdote : dans ce dernier département, il y avait la femme d’un ministre influent de l’époque qui n’était là que par la grâce du piston n’ayant pas les diplômes requis. Lors d’un examen passé avec Kadri, celui-ci, vu la faiblesse de sa copie, n’eut d’autre alternative que de la recaler. Mais à sa grande surprise, au tableau d’affichage des résultats, elle figurait en bonne place parmi les reçus. Considérant que cette forfaiture était une insulte à l’intelligence, à l’équité et à la déontologie Aïssa s’en alla demander des explications à l’administration. Pour toute réponse, celle-ci le muta à la Fac de droit. Il prit son mal en patience et dénonça ces ‘‘dérives’’ qui gangrenaient déjà l’université algérienne.»

Pour le sociologue Mustapha Madi, «il est difficile de parler d’un enseignant-chercheur comme Aïssa Kadri qui a marqué par son comportement de chercheur notre génération, nous les sociologues arabophones des années 70... En le comparant avec la majorité des enseignants algériens qui ont quitté l’Algérie pendant les années 80, il se distingue par sa modestie et surtout par sa générosité... Aïssa Kadri a donné beaucoup aux étudiants nationaux en les inscrivant aux universités françaises pour poursuivre leurs études. Son bureau à l’institut de recherche Maghreb-Europe à Paris est toujours ouvert pour les étudiants et les enseignants algériens. Et aussi et surtout il a lutté pour faire entrer notre université dans les réseaux de recherches scientifiques internationaux à travers le monde, malheureusement nos responsables n’ont pas su profiter ou exploiter son capital relationnel et scientifique. Il a proposé une dizaine de projets de recherches avec des financements européens, et comme toujours l’université algérienne refuse et les universités marocaines et tunisiennes sautent sur les propositions de notre ami Kadri. Malheureusement ou heureusement, je peux dire qu’il est respecté au niveau scientifique chez nos voisins plus que chez nous.»

Un lutteur acharné

«Est-ce raisonnable que notre pays ne possède pas en 2014 un centre de recherche en sociologie ? Et ne profite pas des connaissances et de savoir et des relations scientifiques de nos compétences comme Aïssa Kadri ? Nous avons oublié le professeur islamologue Mohamed Arkoun enterré au Maroc et nous avons oublié le professeur islamologue Ali Merad et nous avons marginalisé Mostefa Lacheraf avant sa disparition et nous assistons aujourd’hui à l’agonie de notre université par la marginalisation de nos compétences.»

Pour l’ami d’enfance de Aïssa, le journaliste Farouk Zahi, «ce sociologue émérite, d’une lignée généalogique traditionaliste de la vieille médina de Bou Saâda, a débuté sa première scolarité à l’école Chalon (Sidi Thameur) de cette même ville, pour ensuite rejoindre le lycée de Blida où Si Abderrahmane, son père, fonctionnaire judiciaire y a été affecté en qualité de magistrat. En pleine ébullition estudiantine progressiste, la ville des Lumières lui offre en 1968 l’espace intellectuel où il a réussi dès lors à s’exprimer sans la chape des pesanteurs environnementales. Enseignant-chercheur, il sillonne le monde à partir de l’université Paris VIII pour animer conférences et colloques.» Kadri, simple, voire réservé est resté fidèle à ses convictions.

«Je suis un pur produit de l’école républicaine. J’y ai trouvé les valeurs auxquelles je crois aujourd’hui. Je les dois moins à l’institution elle-même qu’à ses enseignants. Je pense que ceux-ci se sont investis plus fortement en Algérie, dans la mesure où les contraintes et l’injustice étaient plus flagrantes. Que reste-t-il aujourd’hui en Algérie de cet héritage culturel ? Une relation profonde et ambivalente à la France et à la culture française. Il y a de ce point de vue une véritable schizophrénie des élites algériennes qui scolarisent leurs enfants dans les écoles, lycées et universités français et qui, dans le même temps, dénoncent tous les jours la France et sa culture. C’est une caractéristique commune à toutes les élites nationalistes du Maghreb. Mais c’est encore plus fort en Algérie. La reconstruction identitaire et linguistique de l’Algérie doit repasser par l’école. Il faut tirer le bilan de l’arabisation menée tambour battant. Il faut réformer le système éducatif algérien en formant les enseignants à une pluralité de points de vue, avec une plus grande ouverture sur toutes les langues et les cultures algériennes. Malheureusement, je ne crois pas que ce soit à l’ordre du jour.

Parcours :

Aïssa Kadri est né en 1944 à Sidi Aïssa (wilaya de M’sila). Il étudia en fonction des mutations de son père, mais c’est à Blida qu’il se fixera et où il fréquentera le célèbre lycée de la ville. Sociologue, Aïssa a enseigné à l’université d’Alger au début des années 1970. Directeur de l’Institut Maghreb-Europe à  l’Université de Paris VIIIe depuis de longues années, Aïssa se distingue, au-delà de sa fonction, par sa disponibilité et le soutien apporté aux nombreux compatriotes qui le sollicitent.
Kadri est issu d’une famille de 9 enfants originaire de Bou Saâda.

Hamid Tahri

Source : http://www.elwatan.com/hebdo/portrait/le-peuple-dans-l-oued-le-pouvoir-sur-la-berge-30-01-2014-243945_164.php