le 16.03.15

-Le développement économique passe par la formation de la ressource humaine. Qu’en est-il en Algérie ?

Votre question est absolument fondamentale car il y a des liens de dépendance dans les deux sens  entre la formation de la ressource humaine et le développement économique : il faut investir dans les ressources humaines et un enseignement de qualité pour amorcer, puis pérenniser le développement. Mais il faut aussi avoir une vision et une vraie dynamique de développement pour bâtir un enseignement de qualité. L’histoire de l’Algérie contemporaine l’illustre bien.

Dans le chapitre sur l’éducation dans le rapport Nabni 2020, on a découpé la période de 1962 à nos jours en trois grandes phases dans l’histoire du secteur système éducatif algérien, avec une rupture désastreuse au milieu. Après l’indépendance, il y a eu une dynamique de formation extraordinaire à la fois sur les plans quantitatif et qualitatif en Algérie, qui s’est poursuivi durant 15-20 ans.

Les progrès ont eu lieu dans tous les domaines : augmentation de la scolarisation, augmentation spectaculaire du nombre d’universitaires, formation de qualité dans tous les paliers, création d’une véritable élite pour assurer le développement du pays.

A la fin des années 70’, on a assisté à une véritable cassure du lien entre le système éducatif et le développement, via une politisation et une idéologisation de l’enseignement  à deux niveaux :

- les ressorts du système méritocratique qui se mettaient en place  sont brisés en privilégiant la docilité au pouvoir en place plutôt que la compétence et le goût du travail, ressorts majeurs du développement ;

- une arabisation de l’enseignement à l’école dans le cadre de la mise en place de l’enseignement fondamental et une algérianisation des universités mal menées et caractérisées par une volonté obsessionnelle de faire refluer le français dans la sphère publique, qui a eu des trois impacts désastreux.
Depuis 15-20 ans, on assiste à un double phénomène, et l’on peut voir le verre à moitié vide ou à moitié plein.
Pour le verre à moitié vide, on a les effets tectoniques de la dégradation de l’enseignement et une orientation de l’Algérie vers le sous-développement, avec quatre effets majeurs :

- une baisse de la qualité de l’enseignement et un recul des compétences dans tous les domaines professionnels illustrés par le décrochage de l’Algérie dans la plupart des classements internationaux : les diplômes ne reflètent plus le niveau de compétence réel et le niveau des professionnels baisse dans tous les secteurs ;

- une déconnexion de l’Université et du secteur de la formation professionnelle avec les besoins du marché du travail illustré par un double phénomène de chômage élevé ;

- des réalisations d’une qualité catastrophique dans tous les domaines, plus proches de pays sous-développés que de pays émergents.
- une difficulté préoccupante à moderniser le secteur économique, public ou privé, que ce soit en termes de méthodes de gestion et de management, de politique des ressources humaines, de niveau technologique, de prise de risque ou même de vision, d’ambition et de stratégie.

Pour le verre à moitié plein, on a cinq sources d’espoir pour le secteur de l’enseignement :

- une réforme a été amorcée qui va dans la bonne direction, même si son impact a été amoindri par des reculs malheureux et une mise en œuvre imparfaite ;


- des mouvements se font jour au sein des machines administratives du secteur de l’enseignement ;
- des investissements énormes faits dans le secteur tout au long des plans de développement de ces dernières années, permettant d’améliorer la couverture du territoire en infrastructures et en services annexes, ce qui devrait se traduire par une amélioration de l’accès à l’éducation, une baisse des niveaux de décrochage et de meilleures conditions de travail pour les élèves et les enseignants ;

- enfin, les effets de la longue période de paix et de relative prospérité traversée par l’Algérie, couplée à l’accélération de l’ouverture sur le monde peuvent permettre de tirer parti de quatre opportunités majeures si les politiques publiques suivent :
- tirer parti de la révolution en termes d’accès au savoir que représente Internet ;
- tirer pleinement parti de la communauté algérienne à l’étranger ;

- tirer parti des médias et de la confrontation des Algériens à d’autres modèles pour recentrer les débats sur la formation du citoyen algérien et la compétitivité sur le marché du travail ;
- tirer parti de l’ouverture au privé pour amorcer une compétition par la qualité et recentrer l’effort budgétaire de l’Etat vers les points noirs actuels.

-Justement, les résultats des dépenses ont été jusque-là en deçà des attentes. Comment optimiser la dépense publique ?

Dans le chapitre sur l’éducation du rapport Nabni 2020, nous avons proposé quelques orientations pour améliorer l’efficacité de la dépense publique dans le secteur. Une réorganisation de l’architecture du secteur de l’enseignement préalable aux dépenses et une réallocation de l’effort budgétaire entre les différents secteurs. La mise en place d’un grand ministère de l’Enseignement (Education nationale ; Formation professionnelle et Enseignement supérieur) pour mettre en œuvre complètement et de manière coordonnée la réforme du secteur.

Le rétablissement d’un système pyramidal entre l’Education nationale, la Formation professionnelle et l’Université, c’est-à-dire qu’une proportion significative des élèves de l’Education nationale ne sont pas conduits vers le baccalauréat, mais rejoignent la formation professionnelle, puis qu’une majorité de bacheliers ne rejoignent pas l’université mais rejoignent la formation professionnelle tout en maintenant des passerelles entre les secteurs pour ceux qui souhaitent se réorienter.

Cette réforme s’accompagne bien entendu d’une réallocation budgétaire, notamment entre l’Université et la Formation professionnelle. La réorganisation de la carte universitaire pour mettre fin au saupoudrage des ressources et concentrer les moyens, avec une hiérarchie des universités collaborant entre elles.

Des grandes universités d’envergure nationale, véritables pôles de compétences, en nombre limité sur le territoire, proposant des formations à tous les niveaux, mais aussi une interdisciplinarité nécessaire aujourd’hui. Des universités d’envergure régionale, dont la vocation est de fournir un enseignement en licence de qualité dans tous les domaines, avec transfert des étudiants voulant poursuivre en master vers les grandes universités nationales, à l’exception de quelques masters professionnels d’excellence correspondant aux besoins locaux.

Un investissement plus ciblé dans la recherche avec la fin du saupoudrage actuel et la concentration des moyens publics dans des programmes de recherche menés dans les universités nationales ou correspondant aux priorités nationales (par exemple, l’énergie solaire, l’agriculture saharienne, etc.) et un rattachement de ces programmes de recherche au plus haut niveau de l’Etat.

Enfin, trois mesures transversales communes à tous les paliers d’enseignement :

- l’ouverture au privé, avec une régulation étatique concentrée sur la qualité et les coûts devrait favoriser l’augmentation de la diversité  et de l’offre des enseignements et l’introduction de nouvelles méthodes d’enseignement ;

- la décentralisation de la gestion des budgets et des carrières au niveau des établissements pour laisser les chefs d’établissement et les recteurs prendre des décisions au plus près du terrain (après s’être assuré de la qualité de ceux-ci) ;

- la réorientation des efforts budgétaires du quantitatif vers le qualitatif qui passe par trois grands axes sur lesquels investir des moyens importants :

- la formation initiale des futurs enseignants ; - le financement d’un énorme programme de mise à niveau des qualifications pour les 400 000 enseignants en poste dans l’éducation nationale ;
- la revalorisation du statut des enseignants, notamment par l’alignement de leurs salaires sur les benchmarks régionaux, en contrepartie d’une exigence plus importante en matière de résultats, avec l’introduction d’une partie variable dans leur rémunération.

Les conditions de scolarisation restent inégales…


Ce constat est à relativiser. Des efforts très importants ont été accomplis en Algérie dans l’accès à l’éducation depuis l’indépendance (le taux de scolarisation atteint 96% d’une classe d’âge) et les inégalités géographiques en matière de scolarisation ont été considérablement réduites, notamment avec la construction de nouveaux établissements. Dans le domaine de la scolarisation, les efforts devraient être ciblés dans trois directions :

- un effort de scolarisation dans les wilayates du grand Sud, qui passe par des investissements supplémentaires  ;
- un effort de réduction du décrochage scolaire dans deux directions : un programme spécial pour empêcher le décrochage scolaire des garçons et l’adoption d’un nouveau modèle de transferts monétaires pour les familles, assortis de conditionnalités de maintien des enfants à l’école ;

- un effort sur la couverture de certaines wilayas et établissements en professeurs, que ce soit sur un plan quantitatif, mais également plus qualitativement pour couvrir l’ensemble des matières au programme, notamment les langues étrangères, ce qui requiert une bonne articulation avec le système de formation des nouveaux professeurs dans les universités et la mise en place d’incitations pour favoriser l’installation dans les régions reculées du pays.

On peut cependant nourrir des inquiétudes sur des inégalités,  qui peuvent s’enraciner si des efforts ne sont pas faits. Une inégalité dans la réussite liée au niveau de qualification et au bagage culturel des parents qui n’avait pas d’impact important sur la réussite des élèves dans les années 60-70 mais qui se fait jour aujourd’hui avec la baisse du niveau de l’enseignement : les parents au bagage culturel important peuvent compenser quelque peu les déficiences des enseignements majeurs pour l’accès à l’emploi, notamment le français et les matières scientifiques, ce que ne peuvent faire les parents moins éduqués.

Une inégalité dans la réussite liée aux revenus des parents, notamment à travers le développement des cours particuliers organisés par les enseignants d’un secteur privé qui n’est accessible qu’aux bourses élevées, voire de la possibilité d’envoyer ses enfants faire des études universitaires à l’étranger. Pour éviter que l’ascenseur social ne se grippe, le remède majeur demeure l’amélioration du niveau, des conditions de travail, de la motivation et de l’éthique des enseignants qui sont les mieux à même de cibler les besoins de soutien différencié à apporter aux enfants tout au long de leur scolarité.

-Quels sont les facteurs à prendre en charge pour adapter les formations au marché du travail ?

 

Dans le chapitre Education du rapport Nabni 2020 et dans les mesures sur l’éducation du rapport Nabni 2012, nous avons tracé trois directions :

- quatre grandes propositions pour avoir des formations plus en ligne avec les besoins à long terme du marché du travail ;
- la réorganisation pyramidale des enseignements déjà évoquée ;

- trois grands changements au niveau des universités : un rééquilibrage des effectifs dans les domaines des formations scientifiques et techniques et l’établissement d’un numerus clausus pour les matières littéraires avec peu de débouchés professionnels.
La mise en place de licences et de masters professionnels de qualité, avec des passerelles vers les filières académiques pour les étudiants qui souhaitent finalement faire des études plus théoriques.

La généralisation des formations complémentaires préparatoires au marché du travail à l’université et en dehors pour les licences et les masters académiques. Des mesures transversales pour la formation professionnelle et les universités.

La présence dans le conseil d’administration des établissements de formation professionnelle et des universités de professionnels de l’administration ou du secteur économique, notamment privé, pour faire remonter les besoins de long terme sur le marché du travail. La généralisation de double diplôme avec des établissements étrangers de renom.

Des mesures pour améliorer l’employabilité des individus, notamment à travers la mise en place de comptes individuels de formation continue, de la structuration du marché de la formation continue en permettant aux entreprises d’y consacrer, librement, une fraction libre de leur chiffre d’affaires et des dispositifs d’accompagnement ciblés, notamment pour les chômeurs. L’amélioration du fonctionnement de l’ensemble des marchés et du climat des affaires afin de créer les débouchés professionnels aux formations professionnelles et universitaires.

Samira Imadalou

Source : http://www.elwatan.com/economie/elies-chitour-membre-du-collectif-nabni-recentrer-l-effort-budgetaire-de-l-etat-vers-les-points-noirs-actuels-16-03-2015-289918_111.php