Par Pr Chems Eddine CHITOUR - Lundi 15 Decembre 2014

«En ces temps de tromperie universelle, dire la vérité devient un acte révolutionnaire.». George Orwell

Mon attention a été attirée par une information passée sans aucun commentaire, celle d'une instruction du Premier ministère portant sur la non-distinction entre le LMD et les anciens diplômes supérieurs. Comment en est -on arrivé là? Tout est parti d'une réforme voulue par la tutelle concernant le changement de l'ancien système d'enseignement par un nouveau, le LMD, gracieusement mis à notre disposition et dont on s'aperçoit au fil des ans que c'était un cadeau empoisonné, pire, un traquenard dans lequel l'université algérienne est tombée en sacrifiant les dernières défenses immunitaires qu'étaient les diplômes connus et reconnus du DES de l'ingéniorat... Il faut cependant signaler que les disciplines médicales ont échappé à la curée.

Qu'est-ce que le LMD?
La réforme LMD (pour «licence-master-doctorat») désigne un ensemble de mesures modifiant le système d'enseignement supérieur français pour l'adapter aux standards européens. Elle met en place principalement, une architecture basée sur trois grades: licence, master et doctorat; une organisation des enseignements en semestres et unités d'enseignement; la mise en oeuvre des crédits européens et par la délivrance d'une annexe descriptive au diplôme. Les textes fondateurs de cette réforme sont parus en 2002 en France, mais celle-ci s'est étalée sur plusieurs années. Et le bilan attend d'être fait.

Pourquoi le LMD en Algérie?
Avions-nous à l'époque une perspective qui nous permettait de miser sur le bon parcours pour optimiser à la fois la ressource, la compétence et surtout la demande sociale en diplômés? Cette étude n'a pas été faite. De plus et ce qui explique le marasme actuel, les enjeux n'ont pas été correctement expliqués. Il est impossible de croire ou de faire croire que des compétences en un temps donné peuvent l'être par la magie du verbe en moins de temps dans des conditions pédagogiques toujours égales, toujours détériorées avec un corps enseignant incapable de répondre à la fois sur le plan quantitatif et surtout qualitatif. L'architecture de la mise en oeuvre demande des moyens importants que l'université actuelle écrasée par le nombre ne peut pas fournir.
Dans les pays scientifiquement évolués on n'improvise pas un nouveau système de formation pour un pays dont la structure est loin de ressembler ni dans le fond ni dans la forme, ni au niveau des ambitions, ni au niveau de ceux qui sont chargés de la porter ni enfin au niveau des moyens à mettre en oeuvre.
Il n'y a pas eu de débat de fond avec les partenaires réceptacles des futurs diplômés que sont les entreprises. Le LMD a été imposé à la hussarde, sans débat réel et sans prise en compte des critiques de ceux qui criaient attention! Pourquoi? il fallait faire vite! «Circulez, il n'y a rien à voir!» Résultat des courses: il n'y eut pas d'analyse rigoureuse et éthique car beaucoup d'experts et d'administratifs (directeurs d'établissement (recteurs, directeurs, doyens) dont l'allégeance réelle ou supposée rend suspecte toute contribution, mais des universitaires algériens au pays ou expatriés.
Cette cacophonie interne et ce manque de coordination et surtout cette impréparation de dossier quand le LMD a été mis en place il n'y a pas eu de débat avec les secteurs utilisateurs notamment avec l'Education nationale
On remarquera au passage que cette réforme qui nous a été gentiment proposée n'a même pas fait encore ses preuves dans le pays qui nous l'a proposée. De plus, on parle bien de standards européens. Comment l'Algérie peut-elle prétendre y adhérer alors qu'elle ne dispose d'aucune des retombées importantes, voire centrale du dispositif et qui concerne la mobilité des étudiants, des enseignants, la mutualisation des techniques? Avec qui devons-nous faire tout cela? Nos voisins marocains ou tunisiens aussi sinistrés que nous? Avec l'Europe? Personne ne veut de nos cohortes. L'émigration choisie veut que la distillation se fasse in situ et le distillat (les meilleurs) seront recueillis sans que les pays réceptacles n'aient déboursé un sou!
Le résultat est que nous allons former plus de chômeurs du fait que la durée de vie dans le pipe a été réduite de 4 à 3 ans pour la licence de 6 à 4 ans pour le magister (lui- même pâle copie du doctorat de troisième cycle et enfin dans l'Algérie de 2014 on peut, à bac + 7, être docteur, voire douctour pour être dans le vent. Et c'est à ces douctours, qui pour beaucoup d'entre eux, n'ont pas lu un livre dans leur vie, ne savent pas rédiger une lettre, que nous allons confier l'avenir de nos enfants... Ceux de l'Algérie profonde.
Il est naturel de penser qu'avec un outil de mesure défaillant, la mesure qui sera faite pour évaluer le potentiel scientifique du futur diplômé sera certainement fausse et c'est ainsi que nous allons continuer à former des cohortes de diplômés démonétisés et ne servant en définitive pas à grand-chose si ce n'est qu'à percoler plus facilement de l'université. Se retrouvant sans repère dans un monde où ils ne sont pas attendus (certains métiers devenus obsolescents), on leur propose dans le meilleur des cas les dispositifs d'emploi des jeunes. Ceci est une autre histoire...

Quelques anomalies
Sans être exhaustif, j'en citerai quatre.
D'abord, le sort des grandes écoles. Avec toute la modestie dont on peut faire preuve, une grande école, cela ne se décrète pas, comme cela a été fait avec le bourgeonnement récent des Ecoles polytechniques sur tout le territoire plaçant du même coup et délibérément dans une entreprise pour le moins interrogative la matrice de la création de la formation technologie que fut l'Ecole Polytechnique d'Alger et dont on fête cette année universitaire le quatre-vingt-dixième anniversaire ainsi que le cinquantième anniversaire de la première promotion de l'Algérie indépendante avec une vingtaine de lauréates (la première femme ingénieure) et de lauréats.
On se souvient justement que malgré toutes les avanies, l'Ecole Polytechnique d'Alger, s'est pliée à l'imposition de ce système d'enseignement. Il a fallu une bataille de haute lutte pour que le diplôme d'ingénieur des grandes écoles ne passe pas à la trappe comme celui de l'ingénieur sortant de l'université. Cependant même après cela, toute l'année dernière les bac +5 des Ecoles d'ingénieurs rentrés en spécialité après avoir fait sur concours, les classes préparatoires n'ont pas même pas eu droit à l' équivalence d'un master (bac + 4) rentré sans aucune contrainte. L'injustice demeure: pour ceux parmi les ingénieurs qui veulent avoir le sésame du master), ils doivent faire un enseignement particulier et soutenir un mémoire!
De plus, l'administration ayant donné à tort- aux cohortes massives du LMD- l'illusion d'une compétence qui attend d'être démontrée sur le terrain, fait par exemple qu'il existe actuellement un conflit larvé dans les Ecoles d'architecture, les nouveaux masters demandent à être classés comme les anciens architectes (concours + bac+5) ce qui n'est pas de l'avis du conseil de l'Ordre des architectes.
Dernier avatar fruit encore une fois de l'impréparation. La disparition des ENS et Enset convenues pour certaines en Ecole Polytechnique fait que la formation de l'Ecole normale classique que nous avons connue (dernier pilier d'un semblant de cohérence de la formation des formateurs) est en train de voler en éclats.
Enfin on apprend que des étudiants avaient manifesté début décembre pour dénoncer une récente décision de la tutelle de l'éducation de ne recruter que les diplômés des Écoles supérieures dans son secteur. En clair, il faut ouvrir la porte à tout le monde quel que soit l'investissement intellectuel Au fil des ans, nous avons galvaudé et sacrifié ce qui restait de l'enseignement des Ecoles normales au profit d'un LM qui n'est pas taillé dans sa mise en oeuvre.

Que faire pour atténuer les tensions?
Le LMD est un coup et ce n'est que graduellement que l'on pourra changer de fusil d'épaule du fait des nouveaux défis rendus nécessaires par la marche du monde. Il est cependant un principe. La formation est une chose, les instances de recrutement (Education nationale, Fonction publique, secteurs) en sont une autre. Il faut admettre que ce seront les meilleurs qui doivent avoir accès aux emplois; d'abord parce qu'ils ont travaillé, de plus, ils seront plus opérationnels. Le diplôme devenant une condition nécessaire mais non suffisante. Aux Etats-Unis quand on recrute un diplômé il passe devant un jury qui au-delà du seuil d'acceptation, lui demande ce qu'il sait faire en plus.
On l'aura compris, il sera nécessaire cependant qu'il faille veiller à la plus grande justice, à la plus grande impartialité à la plus grande équité et surtout sévir avec la plus grande rigueur contre les malversations.

Comment y arriver?
Rien ne peut se faire sans un consensus social sur les grands problèmes de société. D'une part, et sans porter un jugement de valeur, je suis en tant qu'universitaire hic et nunc troublé par le jeu de ce que la presse algérienne présente comme l'Opposition. S'il est vrai qu'on y rencontre de sincères Algériens connus et reconnus, troublés par l'avenir du pays, on y trouve aussi des hommes politiques dont on peut douter de la valeur ajoutée si ce n'est en termes de capacité de nuisance L'insuffisance de débats de fond fait que personne ne se sent concerné par l'Ecole.
A tous les patriotes algériens de quels bords qu'ils soient, et en prenant toutes les précautions épistolaires pour ne choquer la sensibilité de personne indépendamment de la course au pouvoir, de l'alternance sereine dont on peut discuter, il est de mon point de vue un deal qui transcende les divergences des uns et des autres. C'est ce que nous voulons faire de mieux pour ce pays dans un contexte mondial de plus en plus chaotique.
De ce fait, quels que soient les dirigeants, il faut savoir que plus jamais ne sera comme avant. Le monde connaîtra des bouleversements chaotiques Nous ne devons pas nous tirer de balle dans le pied et des décisions qui viendraient à maturité dans dix ans se prennent maintenant car le système éducatif est un système à temps de réponse long. Nous récoltons dès à présent les fruits de trente ans d'errance qui nous ont conduits de l'Ecole fondamentale aux reformettes des vingt dernières années que pourtant nous avions tenté de corriger lors du débat sur l'Ecole au début de l'an 2000
Chaque Algérien devrait être concerné par ce lent délitement de l'Ecole et du système éducatif dans son ensemble. Ce qui fait que nous devons cesser d'être dans la dictature de l'urgence. Pour des problèmes de fond et de consensus, c'est l'avenir des jeunes que nous devons avoir en tête. Nietzsche disait que «seuls les faibles et les ratés périssaient». Ne soyons ni faibles ni ratés! L'avenir se construit ici et maintenant prenons le dur chemin de la science du savoir, de la sueur.

Source : http://www.lexpressiondz.com/chroniques/analyses_du_professeur_chitour/207189-non-a-la-dictature-de-l-urgence.html